On cite souvent un chiffre global pour la chaleur perdue en France, sans préciser d'où il vient ni ce qu'il recouvre. Pris isolément, il ne sert à rien. Décomposé par source et par niveau de température, il devient un outil d'arbitrage : il indique où chercher, et surtout où le gisement est captable. Voici les ordres de grandeur disponibles et leur lecture.

Le chiffre le plus structurant concerne l'industrie : le gisement de chaleur fatale industrielle est évalué à 109,5 TWh, soit environ 36 % de la consommation de combustibles du secteur. Sur ce total, 52,9 TWh sont perdus à plus de 100 °C.
Source · Gisement estimé · Observation
Ces valeurs ne s'additionnent pas toutes sans précaution : certaines se recoupent, et elles proviennent d'études réalisées à des dates différentes, dont plusieurs sont en cours d'actualisation. Elles donnent des ordres de grandeur, pas une comptabilité.
Trois filtres successifs réduisent le gisement théorique à ce qui peut effectivement être valorisé.
Le premier filtre est le niveau de température. Une chaleur disponible à 35 °C et un besoin à 90 °C ne se rencontrent pas directement. Il faut une machine thermodynamique, donc un investissement et une consommation électrique. Le gisement au-dessus de 100 °C, soit 52,9 TWh dans l'industrie, est de ce point de vue le plus directement exploitable.
Le deuxième filtre est la distance au besoin. Une chaleur disponible sans utilisateur à proximité ne vaut rien. L'étude des stations d'épuration illustre bien cet effet : sur un gisement théorique pouvant atteindre 12,7 TWh, 318 stations se situent suffisamment près de zones d'opportunité pour être viables, représentant 4,9 TWh ; en retenant un rayon de 2,5 km autour d'un réseau de chaleur, on compte 151 stations et environ 5 TWh par an.
Le troisième filtre est la concomitance. Une chaleur disponible en continu face à un besoin saisonnier ne se valorise qu'à hauteur de la période de coïncidence, sauf à installer un stockage. C'est ce filtre qui détermine, dans la pratique, le taux de couverture réel d'un projet.
Les trois questions qui transforment un gisement en projet
La programmation pluriannuelle de l'énergie fixe des cibles d'injection de chaleur fatale dans les réseaux de chaleur : 8,75 TWh par an en 2028, puis 25 à 29 TWh par an en 2035. Le niveau constaté en 2021 était de 5,4 TWh par an.
Le passage de 5,4 à 8,75 TWh par an représente une progression significative sur une période courte. Le passage à 25-29 TWh par an en 2035 suppose un changement d'échelle qui ne se fera pas seulement avec de grands projets : il repose aussi sur la multiplication d'opérations de taille moyenne.
Côté soutien public, le Fonds Chaleur, doté de 800 M€, a accompagné plus de 8 500 installations depuis 2009, représentant une capacité de 45,4 TWh par an de chaleur renouvelable et de récupération. À titre de contexte, la chaleur renouvelable représentait 27,8 % de la consommation finale de chaleur en 2023, soit 173,5 TWh.
Les chiffres nationaux sont dominés par l'industrie et les grandes infrastructures. Ils masquent un gisement diffus, moins visible mais plus accessible, qui se trouve dans les bâtiments tertiaires.
Toute production de froid produit de la chaleur. Une centrale frigorifique de surface de vente, un groupe froid d'établissement de santé, une salle informatique, une chambre froide de restauration collective : chacun rejette en permanence une chaleur de condensation à un niveau de température compris le plus souvent entre 30 et 50 °C.
Ce gisement présente trois avantages par rapport au gisement industriel de haute température. Il est situé dans le bâtiment même où se trouve le besoin, ce qui supprime la question du transport. Il est permanent, ce qui donne un taux d'utilisation élevé. Et il fait face à un besoin d'eau chaude sanitaire ou de chauffage qui est souvent couvert par une chaudière fonctionnant dans le même bâtiment, parfois dans le même local technique.
Son inconvénient est le niveau de température, qui impose un échangeur bien dimensionné et, selon le besoin, une machine thermodynamique. C'est précisément l'objet des opérations de récupération de chaleur sur groupe de production de froid que nous traitons par ailleurs.
Les chiffres nationaux servent à orienter. Ils ne dimensionnent rien. Le gisement d'un site se mesure.
Pour une source de chaleur sur groupe frigorifique, le calcul part de la puissance frigorifique réellement appelée, et non de la puissance de plaque, à laquelle s'ajoute la puissance électrique absorbée par les compresseurs. Le relevé se fait sur une période représentative, au pas horaire, en couvrant au moins une saison complète.
Pour une source sur effluent industriel, le calcul part du débit et de la température du flux, relevés et non estimés, avec attention à la composition s'il s'agit de fumées : le point de rosée acide fixe la température minimale de rejet et conditionne le choix des matériaux de l'échangeur.
Côté besoin, le même niveau d'exigence s'applique : profil horaire, température requise, et non une moyenne mensuelle reconstituée à partir d'une facture.
C'est la superposition de ces deux profils qui donne le gisement captable, en kWh par an. Ce chiffre-là est le seul qui permette de dimensionner un échangeur, d'estimer une économie et de monter un dossier de financement.
Le décalage persistant entre gisement annoncé et projets réalisés s'explique par des causes récurrentes, qu'il est utile de connaître pour ne pas les reproduire.
L'absence de mesure préalable. Un projet construit sur des estimations se heurte à la réalité au moment de la mise en service, et l'écart se paie en performance.
La sous-estimation du réseau de transport. Sur une récupération vers un utilisateur voisin, le coût du réseau et des autorisations de passage peut dépasser celui de l'échangeur.
L'absence de traitement du décalage temporel. Un projet qui ne prévoit pas de stockage alors que la source et le besoin sont décalés affiche un taux de couverture décevant.
La question de l'engagement dans la durée. Une récupération vers un tiers suppose que celui-ci s'engage à consommer, et que le cédant s'engage à produire. La durée de ces engagements conditionne le financement.
Ne les utilisez pas pour dimensionner. Utilisez-les pour savoir où chercher : au-dessus de 100 °C dans l'industrie, en continu sur les productions de froid, à proximité immédiate d'un besoin existant.
Sur votre propre site, commencez par l'inventaire : toute machine produisant du froid, toute machine comprimant de l'air, tout équipement rejetant un effluent chaud est une source. Toute chaudière en fonctionnement est un besoin.
Mesurez ensuite les deux profils, source et besoin, sur une période représentative et au pas horaire.
Enfin, vérifiez les niveaux de température avant de choisir une technologie. C'est ce seul critère qui départage un échange direct, une pompe à chaleur et une conversion en électricité, et il détermine à la fois le coût du projet et le dispositif de financement mobilisable.
Sources : ADEME, La chaleur fatale (guide), https://librairie.ademe.fr · Agence Qualité Construction, dossier sur la récupération de la chaleur fatale, Revue Qualité Construction n° 210, mai-juin 2025 · Cerema, cartographie EnRezo et étude sur la récupération de chaleur sur les stations d'épuration · ADEME, étude de 2017 sur le gisement de chaleur fatale à proximité des réseaux de chaleur · ADEME, Fonds Chaleur, https://www.ademe.fr · Programmation pluriannuelle de l'énergie, décret n° 2026-76 du 12 février 2026 · Panorama de la chaleur renouvelable, édition 2024

